Le fantôme dans la machine -

Ouvrage réalisé à l'occasion de l'exposition/colloque, organisée à la Bibliothèque universitaire d'Angers, du 26 février au 1er avril 2005. Edité par les Presses de l'Université d'Angers, 100 pages textes et images (photo des oeuvres d'Olivier de Sagazan.)

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Texte d'ouverture du Colloque -

L'hypothèse d'un fantôme dans la machine est très séduisante, et pas seulement parce qu'elle est l'expression parfaite d'un genre littéraire et artistique qui dialogue plus volontiers que les autres avec la recherche de pointe : la science-fiction. Ce fantasme, si l'on peut dire, est celui de la reproduction artificielle de la vie, dans la mesure où cette création articule de manière très originale la question de l'autonomie du vivant à des prérogatives qui sont traditionnellement celles du sujet : l'attention, l'intention, la décision, l'initiative, mais également la souffrance, les passions, etc... Le sujet constituerait le modèle ambigu du vivant, à la fois paradigme et caricature, pré-requis et excédent. Ce sujet n'est-il autre qu'un fantôme ? Cette préoccupation de la théorie pure est aussi bien la matière d'une pratique pure sans théorie, la pratique artistique. N'y a-t-il pas chez l'artiste le désir très marqué d'insuffler dans son oeuvre une certaine forme d'autonomie qui élève ses objets à la condition de sujet et leur vaut cette inquiétante étrangeté ?

Introduction à l'intervention de Joanna Rajkumar - Les métamorphoses du traitement littéraire de la figure de l'homme et de la femme fabriqués sont symptomatiques de la permanence de questions fondamentales, comme de la naissance progressive de questions posées par l' évolution des théories, philosophiques et scientifiques, et des techniques qui concrétisent et perfectionnent les artifices dont nous disposons et changent la représentation et la situation de l'homme dans le monde. C'est entre ces deux versants de considérations, actuelles et inactuelles, que la littérature et le cinéma offrent un miroir à cette quête de l'homme se cherchant lui-même dans le miroitement des formes. Extension artificielle de l'homme, instrument de pouvoir, objet de désir et de peur, la créature artificielle apparaît d'abord comme double ou ombre de l'homme pour devenir un nouveau sujet à l'autonomie redoutée. Quelle que soit l'évolution du regard porté sur la créature, elle révèle la dimension questionnante de cette figure problématique du même et de l'autre : l'homme est pris entre extension et repli, projection dans d'autres corps et acceptation de ses limites.

Introduction à l'intervention d'Alexandre Cléret - Le problème japonais face à la rencontre de la chair et de l'extériorité, qu'elle soit plastique ou métallique tient à la position de deux paradoxes. Le premier relève de l'intériorisation du corps étranger dans et par le corps propre – la prothèse intégrée à l'organisme -, le deuxième étant constitué par l'extériorisation de l'intérieur-chair, de quelque chose comme une conscience, alors que la notion de corps a changé, voire disparue –le cyborg -. C'est la rencontre entre la chair et son rival intime, le fer, qui sera notre fil directeur : qu'est-ce qu'un corps propre dans un contexte où le corps voit ses limites avec le monde redéfinies ? Les réalisateurs japonais voient leurs œuvres polarisées autour de deux fascinations : la première, classique, renvoie à l'interrogation sur l'être du cyborg - dans cette optique, il faudra distinguer robot, androïde, humain boosté et cyborg-, la pertinence de la notion d'âme pour celui-ci et enfin sa finalité ; la deuxième, plus spectaculaire, renvoie à l'extension que peut prendre la prothèse au sein d'un organisme. On a alors affaire à une nouvelle loi de l'organisme, ou plutôt à un organisme régi par l'instabilité constante. On quitte le concept et la matérialité ponctuelle de l'individu pour assister à une expansion cosmique où l'extension trouve sa limite. De partie, la prothèse tend à se faire tout et à s'instituer sujet, pour finir par en faire exploser la notion même, En prenant au sérieux la question du vivant, on essaiera alors de voir en quoi l'élément merleau-pontien de la chair peut - et dans quelles limites - rendre compte de cette rencontre.

Introduction à l'intervention d'Olivier de Sagazan - Comme dans une embryogenèse , la réalisation d'une sculpture suppose la mise en place de matériaux choisis pour leur qualité et leur fonction. Cela commence par quelques esquisses, réseau de lignes en tout sens, recherche d'une forme à venir. Puis passage à la 3ème dimension par transcription des dessins en un maillage en fer. Empâtement avec de la terre-mortier. Et à nouveau le fer qui perfore la terre de manière inquiétante entre exosquelette et prothèse. Mouvement, extension et cadrage avec le fer, empâtement et densification et repli avec la terre; recadrage etc…Cette série de gestes concourt vers une forme, sorte d'attracteur étrange et miroir d'un fantôme qu'on voudrait neutraliser dans une matière. C'est quelque chose d'obsédant que l'on traque, sans bien savoir quoi au juste. Syncopé par des borborygmes : " c'est pas ça, c'est ça, non pas encore…". On peut dire que ça cherche à deux : l'artiste et sa matière . La matière c'est le liant ou le médium entre l'artiste et cette forme-sensible qui vous aspire. Le terme de médium d'ailleurs conviendrait assez bien aussi à l'artiste, car en fin de compte, je ne sais plus très bien qui agit pour dire quoi. Toute création apparaît comme une tension à trois dont on essayera de saisir l'ambiguïté du jeu : artiste-matière-attracteur.

Introduction à l'intervention de Lambert Lipoubou - Une prothèse ne se comprend pas sans référence aux processus de divinisation du corps et de l'esprit d'un groupe ou d'un peuple. Les limites de la prothèse sont visibles ou invisibles, elle est constituée d'éléments affirmant un intérieur, un extérieur ou les deux à la fois. Elle engendre pour chaque culture un mode particulier de posture psychique. On prendra appui sur les Tékés, les Tio du nord-est du fleuve CONGO, et on comparera leurs techniques d'initiation à ce que l'occident a produit au travers de sa culture et de sa technique, pour renforcer la puissance de l'individu. Chez les Téké, le corps n'a pas de limites franches, ni intérieures ni extérieures, il est continu. C'est un corps englobé dans une spirale alternant un rapport intime entre les vivants et l'ancêtre-mort. Lors d'une initiation, une substance mystique prothétique pénètre le corps et l'esprit par un coït totémique : le nouvel initié descend au fond de lui -même pour y atteindre l'extase, les chairs des dieux et le renforcement du MOI. On est dans l'introjection, l'incorporation, l'intériorisation de l'invisible actif ou passif, bienfaiteur ou agresseur .A l'inverse, en Occident, la quête intellectuelle tend vers une finalité progressive : projection, excorporation, extériorisation de l'esprit sous le mode, à la fois, de la perception et de l'action. La séparation du corps et de l'esprit participe de cette manipulation et du contrôle de la matière qui aboutissent aux extensions corporelles que sont les prothèses.

Introduction à l'intervention de Ronan de Calan - La philosophie a retenu de la théologie, à laquelle elle fut longtemps associée et s'identifia partiellement, un certain nombre de dispositions cléricales (à la solitude, à l'air raréfié des bibliothèques ou des cloîtres, à l'abstraction), mais également un ou deux dogmes liés à ces dispositions. A l'instar des clercs, les penseurs professionnels, relativement préservés les urgences vitales et des besoins matériels, et maintenus par leur isolement en état d'apesanteur sociale, ravivent volontiers le culte de quelques reliques théologiques : en particulier la distinction de l'âme et du corps et la ligne de partage entre les sujets humains et les autres formes d'individualité. On a bien accordé quelques contradictions au dualisme métaphysique – l'impossibilité de dissocier les processus psychiques de corrélats matériels, neuro-physiologiques, en d'autres termes, l'impossibilité de penser sans un corps, et sans un corps disposé d'une certaine manière. Le sujet reste une affaire entendue, sur laquelle on ne cède pas. Pourtant, la recherche empirique – en biologie et en éthologie d'un côté, en cybernétique et en informatique de l'autre – ne cesse de remettre en cause ses prérogatives et contraint les philosophes à deux attitudes : assumer l'existence de sujets non-humains (de sujets animaux en particulier et pourquoi pas, de machines-sujets), ou abandonner le concept de sujet et le jeu d'oppositions structurales qui en résulte. On a pris le second parti.

Introduction à l'intervention de Philippe Verrièle - Au XIXè siècle, le ballet en Europe s'entiche d'êtres fuligineux, willis, péris,sylphides, ombres, cygnes, et autres figures ectoplasmiques… formes humaines vides de corps, mais tout à fait désirées. Cette période de l'histoire chorégraphique que l'on a appelé le ballet romantique aura une influence marquante sur le fantasme occidental en inventant la danseuse. Plus le corps de la danseuse disparaît derrière les apparences du fantôme, plus elle se voit investie d'une fonction érotique prégnante. Plus elle est fantôme, plus elle est désirable. Ce qui se joue dans le ballet romantique est la première mécanisation érotique du corps. A partir d'un corpus littéraire et chorégraphique allant des très surfaites Marionnettes de Kleist à la très sous-estimée ballerine de Günter Grass, de l'automate de Coppélia à la poupée-ballerine de Petrouchka, c'est un étrange tropisme que nous allons rencontrer, celui qui pousse l'homme occidental à sortir du corps même pour ce qu'il y a de plus corporel, le désir. Le passage de la danseuse à la ballerine est un exemple historiquement circonstancié d'une tension que l'on retrouve dans les formes de l'érotisme contemporain où dans les modalités de l'art d'aujourd'hui. De la machine dans le fantôme, on revient donc au fantôme dans la machine, la Sylphide (Taglioni, 1832) nous apparaissant dès lors comme un préambule à… Matrix.